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Le témoignage poignant d’un professeur ayant vécu les manifestations après la mort de Mahsa Amini en Iran

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Décès de Mahsa Amini : « La foule a rompu le silence pour crier »

Diako Alavi, professeur au lycée de Saqqez, la ville kurde d’origine de Mahsa Amini en Iran, a été témoin des premières manifestations qui ont éclaté après le décès de cette jeune Iranienne, dont il connaissait la famille. Il avait accompagné ses élèves lors des manifestations avant d’être lui-même arrêté par les autorités iraniennes.

« J’étais enseignant d’anglais au lycée de Saqqez, là où vivait Mahsa Amini. Dans notre communauté, on la connaissait sous le nom de Jina, son prénom kurde. Je connaissais bien sa famille. Saqqez est une petite ville de 50 000 habitants, et son père était un retraité respecté de la CAF locale. Lorsque j’ai appris que sa fille était tombée dans le coma après avoir été violemment agressée par la police des mœurs, cela m’a profondément préoccupé. La nouvelle s’est rapidement répandue en ville, et l’émotion s’est propagée. Ses parents nous ont demandé de prier pour elle.

J’ai appris la triste nouvelle de la disparition de Jina le vendredi 16 septembre. Tout le monde attendait le retour de son corps pour les funérailles dès le lendemain. Plusieurs groupes semblaient veiller à ce que son corps soit remis à sa famille, dispersés aux quatre coins de Saqqez.

Je me suis rendu au cimetière à 8 h 30. Il y avait une foule immense, des milliers de personnes, toutes silencieuses. On n’entendait même pas leur souffle. C’était à la fois saisissant et effrayant. Soudain, un homme a crié : ‘Elle aurait pu être ma fille. Elle aurait pu être ta sœur. Jusqu’à quand allons-nous supporter cela ?’ Cette foule, autrefois silencieuse, s’est alors mise à crier. En quelques minutes, des slogans demandant la justice et la fin de l’impunité ont retenti, certains appelant même à la fin du règne d’Ali Khamenei, le Guide suprême. Les agents de sécurité présents sur place ont commencé à filmer la scène depuis le toit de la mosquée du cimetière.

Cela a provoqué la colère d’une partie de la foule, qui s’en est prise aux agents. À un moment donné, j’ai même craint qu’ils ne les tuent, mais ils se sont contentés de confisquer leurs téléphones avant de retourner vers la tombe de Jina. Les gens continuaient à crier en chœur, en kurde et en persan. Ils s’adressaient à la mère de Jina : ‘Ne pleure pas, maman, nous vengerons la mort de ton enfant.’

Le père de Jina a pris un micro pour calmer la foule. Je pense que la veille, ils avaient été menacés de représailles sur leur fils unique si les funérailles se transformaient en manifestation. C’est alors que des milliers de personnes lui ont répondu d’une seule voix : ‘N’aie pas peur ! N’aie pas peur !’ C’est également à ce moment-là que des femmes ont commencé à jeter leurs voiles noirs en l’air. Certaines d’entre elles ont ensuite dû quitter le pays après avoir été identifiées.

Les gens ont décidé de se rendre devant le poste de gouvernorat pour exprimer leur colère. Nous étions tellement nombreux que nous avons mis des heures pour y arriver. Les forces de l’ordre avaient anticipé et quadrillaient la place. Après une sommation, elles ont utilisé des canons à eau, puis elles ont ouvert le feu avec des fusils à pompe. J’ai vu deux jeunes se faire tirer dessus devant moi. Ils ont été blessés aux yeux.

Dès le lendemain, ma ville ressemblait à une zone de guerre. Les forces de sécurité, les Gardiens de la révolution et les forces spéciales affluaient dans les rues jour après jour.

J’ai manifesté chaque jour. Au début, je ne voulais pas, car je suis un peu enrobé et je ne peux pas courir très vite. Cependant, les parents de mes élèves ont commencé à m’appeler en suppliant de ramener leurs enfants à la maison. Ils me disaient : ‘Ils vous écoutent, professeur, dites-leur que c’est dangereux de rester dehors, dites-leur de rentrer.’

Je suis allé pour les protéger, et j’ai découvert des jeunes incroyablement courageux, prêts à tout. Cette génération est très différente de la mienne. Vivant dans une société qui ne leur offre qu’un avenir sombre et mensonger, ils n’ont plus rien à perdre. Le mouvement ‘Femme, vie, liberté’ leur a au moins apporté un peu d’espoir. Ils ont saisi cette opportunité comme une bouée de sauvetage. J’ai eu l’impression qu’ils n’obéissaient plus à personne ni à rien.

Je me souviens d’une jeune fille dont j’ai nettoyé le visage ensanglanté. Elle avait été touchée par une balle. Je l’ai suppliée de rentrer chez elle. Je lui ai dit qu’elle avait déjà eu sa dose de blessures pour la journée, qu’elle ne devait pas rester là, et qu’elle pourrait revenir une autre fois. Mais elle n’écoutait rien. Elle est immédiatement retournée en première ligne des affrontements.

Quelques mois plus tard, j’ai été arrêté pour mes activités au sein du syndicat des enseignants et pour avoir participé aux manifestations. J’ai passé deux semaines en prison, du 2 au 15 janvier 2023. Lors de mes interrogatoires, on m’a accusé d’être un mauvais enseignant et d’avoir influencé mes élèves. En classe, je discutais de tout avec eux. L’anglais était l’occasion d’apprendre des mots comme ‘liberté’, ‘égalité’, ‘apartheid’… J’animais également un café littéraire qui servait de lieu d’échange culturel entre enseignants.

À ma sortie de prison, j’ai été placé en ‘liberté provisoire’. Ce jour-là, j’ai décidé de partir sans dire au revoir. J’ai passé trois mois en Turquie avant de rejoindre la France.

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